Hier simple concept lié aux cryptomonnaies, la blockchain est aujourd’hui devenue concrète. Si la finance a ouvert la voie, d’autres secteurs lui ont récemment emboîté le pas : agroalimentaire, logistique et… énergie, en particulier dans le domaine de l’autoconsommation collective, comme l’illustre un projet innovant en cours de déploiement dans une copropriété à Nice.

 

Imaginez un livre. Un registre écrit par des dizaines, des centaines, voire des milliers d’auteurs, qui chacun détiendrait une copie de ce livre. Chaque nouvelle page rédigée par l’un des écrivains serait mise à jour sur l’ensemble des copies. De surcroît, il serait impossible de le falsifier, d’en modifier les informations ou d’en arracher une page.

blockchain-habitat-autoconsommation-data

Le livre illustre la blockchain, qui en a les mêmes caractéristiques : un registre immuable et distribué à chaque contributeur. Chaque page représente un bloc, constitué d’un groupe d’opérations. On peut même ajouter une couche d’intelligence à cet ouvrage, grâce à ce que l’on appelle les « smart contracts » : des programmes autonomes, accessibles et auditables par tous les contributeurs autorisés, qui exécutent automatiquement des actions lorsque les conditions sont définies via la blockchain.

L’exemple de smart contract le plus simple à comprendre est celui d’une plateforme d’assurance, destinée à indemniser les voyageurs en cas de retard d’avion. Le vol de l’assuré est inscrit dans une blockchain reliée aux bases de données du trafic aérien mondial. Dès qu’un retard de 2 heures est constaté ou le vol annulé, le smart contract reçoit l’information et déclenche automatiquement le remboursement du billet.

Traçabilité, sécurité, fiabilité : 3 piliers de la blockchain

L’intérêt de la blockchain réside dans le fait que de nombreux acteurs peuvent nouer ensemble une relation commerciale, sans qu’ils soient au même endroit, qu’ils partagent le même langage, qu’ils se fassent confiance au préalable, ou qu’une autorité centrale intervienne. C’est la blockchain qui garantit l’intégrité et l’honnêteté de la transaction, et qui joue le rôle de tiers de confiance. Surtout, la blockchain intéresse les secteurs qui ont des enjeux de traçabilité

« Évidemment, les entreprises n’ont pas attendu la blockchain pour tracer leurs produits, mais la blockchain rend la traçabilité plus fiable, plus sécurisée, infalsifiable, confie Ombeline Michel, expert Blockchain chez IBM. On comprend bien pourquoi des professionnels de l’agroalimentaire ont jeté leur dévolu sur la blockchain, l’objectif étant de mieux tracer leurs produits et d’informer l’ensemble des consommateurs, pour éviter tout scandale sanitaire ».

De la même manière, dans le secteur logistique, la blockchain permet de suivre pas à pas le parcours d’un container sur la mer, dans l’air ou sur la terre, en passant tous les process douaniers. À chaque instant, l’ensemble des acteurs de la chaîne logistique connaissent précisément la localisation du container. Jamais le fil ne sera interrompu. Et une fois l’information déclarée (l’exploitation agricole d’origine d’un bovin pour un steak, par exemple, ou l’alimentation sans OGM garanti pour une volaille, le port de transit d’un container, ou encore le site de stockage), elle ne pourra plus être modifiée et donc falsifiée.

 

Une technologie adaptée aux nouveaux enjeux de l’énergie

Pour ces raisons de traçabilité, la technologie blockchain est particulièrement adaptée aux nouveaux enjeux de l’énergie, notamment pour garantir la provenance des productions d’électricité renouvelable.

« Mais surtout, la blockchain permet de réaliser en toute confiance des transactions en peer-to-peer, d’utilisateur à utilisateur , facilitant le partage d’énergie entre systèmes, bâtiments ou quartiers, » s’enthousiasme Alain Robert, directeur du développement dans le secteur de l’énergie pour IBM France.

Les transactions peuvent être déclenchées par une intervention volontaire ou automatiquement par un programme autonome appelé « smart contract », sans avoir recours à un tiers, à condition que certains critères soient remplis. Lorsque les conditions sont réunies en effet, la transaction est déclenchée, sans intervention des parties impliquées et conformément aux données initiales. L’ajout de ces smart contracts dans une blockchain offre l’assurance que les termes du contrat ne peuvent pas être falsifiés. « Ces nombreux avantages de la blockchain pour les applications énergétiques nous ont conduit à lancer des projets dans ce secteur, indique Alain Robert.

Exemple d’application :

Nous avons mis en place une blockchain avec le gestionnaire du réseau de transport d’électricité allemand TenneT, pour gérer des problématiques d’équilibre et de congestion du réseau en Allemagne et aux Pays-Bas. Grâce à cette blockchain, un premier projet avec l’entreprise Sonnen permet de piloter des batteries domestiques et de déclencher l’injection d’électricité dans le réseau, par simple pression sur un bouton. Les clients résidentiels sont ensuite rémunérés en fonction des transactions enregistrées dans la blockchain ».

Un deuxième projet a été lancé avec le fournisseur d’énergie verte Vandebron et des possesseurs de véhicule Tesla. Le propriétaire de la voiture s’abonne à un service de modulation de la recharge électrique fourni par Vandebron, qui permet à TenneT d’utiliser la charge du véhicule pour les besoins du réseau d’électricité, la nuit par exemple. Le propriétaire est alors non seulement payé pour ce service mais il a en plus la garantie que son véhicule sera disponible avec une charge complète à chaque fois qu’il prévoit de l’utiliser.

« D’autres expérimentations avec la technologie blockchain ont montré qu’il est possible de gérer un système de multi-facturations à partir d’une borne électrique de recharge, » poursuit Alain Robert.

 

Les atouts de la blockchain pour l’autoconsommation collective

Reste l’application la plus prometteuse de la blockchain pour l’énergie : l’autoconsommation collective dans l’habitat, qui permet de produire son électricité localement, de la consommer, d’en vendre l’excédent et d’acheter de l’énergie si nécessaire au réseau, de façon totalement automatique. La blockchain garantit en effet que toutes les transactions entre la production, la consommation, la vente et l’achat d’énergie seront enregistrées et distribuées entre tous les acteurs du projet d’autoconsommation. Ceci, de manière sécurisée, fiable et infalsifiable.

« C’est précisément ce que l’on expérimente avec ENGIE dans le cadre d’un projet inédit, confie Alain Robert. Flexigazelec est le premier projet d’autoconsommation fondée sur la cogénération électrique. Il a été lancé à la fin de l’année 2018 au sein d’une copropriété de 96 logements à Nice à l’occasion d’une rénovation thermique et l’installation d’une nouvelle chaufferie. »

Les habitants de cette résidence veulent tracer, quantifier et comptabiliser leurs flux d’énergie en toute transparence, pour consommer équitablement toute l’électricité produite par le système de cogénération, en ayant recours le moins possible à l’électricité de complément provenant du réseau de distribution, et pour être facturés au plus juste. Sans la blockchain et l’intelligence portée par les smart contracts, difficile de garantir aux résidents l’intégrité des transactions et la répartition de l’énergie locale la plus impartiale possible.

Cette blockchain permettra en outre d’orchestrer des facturations différenciées, en fonction des usages réels de chaque copropriétaire. Elle apporte en effet la preuve indiscutable de ce qui sera consommé.

« Ce projet innovant permet aux différents acteurs de se familiariser avec les usages de la blockchain dans l’habitat, de créer un modèle pertinent visant à favoriser l’autoconsommation collective et de démontrer que la technologie est capable de garantir en toute sécurité la traçabilité des flux de consommation d’électricité entre les habitants sans l’intervention de tiers, conclut Alain Robert. Ce service d’autoconsommation intégré sur une plateforme digitale Vertuoz by ENGIE fournira aux copropriétaires un suivi des consommations, un rapport des économies réalisées, une estimation de la revente d’électricité, le rendement de la cogénération ou encore l’impact carbone du système. »

La blockchain va ainsi rendre les copropriétaires acteurs de leur consommation électrique. De quoi leur donner envie de faire de nouvelles économies ! C’est tout le bénéfice que l’on attend de la blockchain.

 

Blockchain publique ou privée ?

« Concrètement, il existe deux sortes de blockchains : publiques et « permissionnées » (autrement dit privées), décrit Ombeline Michel.

Donnons un exemple. Des habitants du quartier de Brooklyn à New-York ont créé un réseau d’électricité local, qui combine production d’énergie solaire et économie du partage entre voisins. Le tout, grâce à une blockchain publique, qui permet d’effectuer des échanges décentralisés et sécurisés entre habitants et sans intermédiaire. » Car une blockchain publique a la particularité d’accueillir n’importe quel acteur dans le monde entier, sans avoir à remplir de conditions. En clair, à partir du moment où l’application blockchain est téléchargée par un utilisateur lambda, celui-ci peut participer à la blockchain en exploitant la puissance de calcul informatique de son ordinateur.

« La limite, c’est donc la garantie de la sécurité, puisque tout le monde peut y participer, poursuit Ombeline Michel. Un système de validation est donc indispensable à une blockchain publique. En effet, pour que l’utilisateur puisse ajouter un bloc supplémentaire et le valider, il est contraint de résoudre un algorithme très complexe, mais surtout extrêmement coûteux en temps et en énergie, pour décourager les fraudeurs ou les cyberpirates. Bien que difficile à estimer, le fonctionnement du Bitcoin, par exemple, aurait une consommation électrique équivalente à celle du Danemark ou de l’Irlande . »

À l’inverse, dans le cas d’une blockchain « permissionnée », les participants sont minutieusement sélectionnés. Ils doivent être acceptés au préalable par tous les autres membres pour avoir la « permission » de télécharger le protocole. Le mode de gouvernance diffère également. Dans une blockchain publique, l’ensemble de la communauté est en mesure de prendre part au mécanisme d’ordonnancement des blocs (appelé consensus). Au sein d’une blockchain privée, la participation au consensus est strictement réservée à une liste restreinte et contrôlée de membres. « Pour ces raisons d’économie d’énergie et de sécurité, IBM développe ses projets à partir d’une technologie « permissionnée » et open source, dénommée HyperLedger» .